Nous l’avons vu, cet engouement pour la morale pénètre les salons mondains de la fin du XVIIe siècle, or, ce sont ces mêmes salons mondains qui « forment » la vogue, qui la valident ou l’invalident. Dans ces salons, les auteurs lisent leurs textes où ils sont plébiscités ou rejetés, se développent aussi des jeux de salons, des jeux d’écriture en commun où chacun apporte sa pierre à l’édifice. C’est ainsi qu’auraient été partiellement rédigées les Maximes de La Rochefoucauld: après lecture auprès d’un auditoire attentif, ses maximes étaient discutées, améliorées, rejetées. Les salons mondains aiment à se divertir sans pour autant s’écarter des sujets importants de la littérature du siècle, c’est sans doute comment le succès des Fables de La Fontaine s’explique: une alliance parfaite du placere-docere par un savant mélange de vers plaisants (« qui plait, qui fait rire » Furetière) et de visée didactique. Le placere-docere étant, selon beaucoup, l’essence même de la littérature, elle permet d’enseigner plaisamment soit par le rire, soit par des mises en situations agréables voire enfantines. Ainsi, mondains et lettrés goûtent au plaisir de la fable, de la maxime ou encore du portrait, et rient tout en prenant conscience de la vérité qui émane de ces textes. Charles Perrault appartient à ces salons mondains où il côtoie précieuses et lettrés. Et c’est dans ces salons mondains, nourris par le goût du merveilleux développé en France depuis le début du siècle et la mouvance baroque, que vont naître les contes de fées. Ces contes de fées, véritable vogue et en même temps genre longtemps boudé, mettent en scène des personnages stéréotypés dans un univers merveilleux qui n’est pas celui des auteurs et des lecteurs. Ce goût pour le merveilleux est une réalité sociale qui s’est développé tout au long du XVIIe siècle et donne naissance à la mode des contes de fées en fin de siècle (Mary-Elizabeth Storer la date à partir de 1685): « Le roi Louis XIV et les grands seigneurs et les grandes dames de la cour ne faisaient qu’exprimer leur goût pour le merveilleux, lorsqu’ils s’habillaient en faunes, en satyres, en nymphes, en dieux, pour des fêtes où l’art de la féérie étalait toute sa splendeur »[1]. Il n’est alors pas étonnant que le célèbre Charles Perrault se mette à rédiger des contes de fées: on se racontait des contes de fées dans les salons avant que d’en écrire et cette vogue n’était pas du tout incompatible avec le but moral de la littérature du siècle, bien au contraire, grâce aux moralités (« instruction qui sert à la Morale, qu’on tire de quelques discours » Furetière), le conte devient alors un véritable outil de placere-docere et en exacerbe les deux données: ils sont sans conteste plaisants et à la fois officiellement didactiques. Charles Perrault, au-delà du souci de plaire et de son succès dans la société de son époque et au-delà encore de la Querelle des Anciens et des Modernes qu’il mène avec Boileau, est cet homme du placere-docere, il incarne ce mondain qui se plait dans les salons précieux mais qui en même temps ne transige pas sur les questions de morale, de religion ou de devoir. Bien qu’il fût l’auteur d’écrits burlesques et amoraux en début de carrière -Les Murs de Troie en 1653 notamment- ses centres d’intérêt évoluent et il prend parti, du moins à première vue, pour la morale dans d’autres de ses écrits. En effet, il est l’auteur en 1683 de l’Épître chrétienne sur la pénitence, en1685 de l’Ode aux nouveaux convertis, en 1686 de Saint-Paulin, évêque de Nole ou encore en 1697 Adam ou la création de l’homme. Ainsi, on constate que ses écrits prennent un nouveau tournant. Les sujets religieux ne lui sont pas inconnus et il n’est donc pas étonnant de le voir s’intéresser d’aussi près à la morale. Concernant l’essence de la morale au siècle de Perrault, Paul Bénichou exprime une idée très intéressante:
« Le XVIIe siècle a connu plusieurs morales différentes, diversement opposées ou alliées l’une à l’autre suivant les cas. Qui veut simplifier doit au moins distinguer trois centres d’intérêt: une morale héroïque, qui ouvre un passage de la nature à la grandeur, et en définit les conditions; une morale chrétienne rigoureuse qui donne au néant la nature humaine toute entière; enfin une morale mondaine, à la fois sans illusion et sans angoisse, qui nous refuse la grandeur sans nous ôter la confiance.[2]
Et c’est là qu’on retrouve tout à fait l’essence de la morale dans l’œuvre de Perrault et plus particulièrement dans ses contes: La morale des héros est le plus souvent héroïque c’est-à-dire cornélienne – sous la plume de Bénichou – et les amène à la grandeur, c’est Peau d’âne qui fuit et se condamne à la misère pour éviter l’inceste, mais elle finira par se relever en épousant le Prince. La morale chrétienne est aussi présente de façon sous-jacente dans les morales de Perrault et on y trouve de nombreuses allusions ne serait-ce que dans le nom, par exemple, de Cendrillon -nom issu des cendres, symbole de la pénitence et de l’humiliation dans l’imaginaire chrétien. Ensuite, la morale mondaine y est elle aussi omniprésente avec des sujets que l’on retrouve dans les salons mondains comme le thème de l’amour courtois, ou la fidélité et c’est cette morale qui fait que les lecteurs mondains de Perrault se reconnaissent en ces textes. Charles Perrault réunit ces trois aspects de la morale : morale des héros cornéliens, morale chrétienne – c’est d’ailleurs pourquoi il entre dans la querelle du merveilleux chrétien et du merveilleux païen- et morale mondaine, qu’il connait et pratique dans ses contes où il ne laisse aucune place à l’illusion sur l’homme puisque celui-ci y est peint dans toute sa noirceur et ses travers, nous aurons l’occasion d’y revenir. C’est pourquoi il serait intéressant de se pencher sur la question morale dans les contes de Perrault. Le projet est alors de montrer que Charles Perrault, parvient avec son œuvre –et principalement ses contes en vers et ses contes en prose- à allier le plaisir à l’enseignement. Les contes de fées en général, et plus particulièrement ceux de Charles Perrault, entrent parfaitement dans cette logique fort à la mode du XVIIe siècle de placere-docere . Si ces contes paraissent de prime abord s’adresser à l’enfant, les dédicaces et les moralités nous dévoilent un double destinataire qui comprend aussi et principalement l’adulte. En effet, les références aux mœurs de la Cour de Versailles et les justifications[3] qu’apporte Perrault concernant ses écrits nous disent combien l’auteur avait un message sur la société à faire passer à ses contemporains. Ainsi, en galant conteur, il sait se faire apprécier de la société de son époque en s’engouffrant dans la brèche de « la mode des contes de fées » tout en diffusant des morales sur les réalités de sa société –sur la patience et la fidélité des femmes, notamment avec « Grisélidis », sur la vertu et le devoir, avec par exemple « Peau d’âne » sur les difficultés financières qui poussent des parents à commettre l’irréparable, avec par exemple « Le Petit Poucet ».Entre critiques et tableaux de la Cour de Louis XIV, Charles Perrault ne serait-il pas par-là à sa manière, en un sens, un peu « moraliste » ?
En effet, si l’on suit les définitions fournies par le Furetière, un « moraliste » est un « Auteur qui écrit, qui traite de la Morale ». Certes, les auteurs « moralistes » du XVIIe siècle ne s’appelaient pas comme tel, il faudra attendre Chamfort au XVIIIe siècle pour que le terme « moraliste » s’installe pour qualifier Montaigne, La Rochefoucauld et La Bruyère. Mais selon la définition contemporaine du Furetière, Charles Perrault est bel et bien un « Auteur qui écrit, qui traite de la Morale » donc par là, moraliste. De plus, la morale selon Furetière est « la doctrine des mœurs, science qui enseigne à conduire la vie, les actions ». On retrouve encore l’un des aspects de la démarche de Perrault : à la fin de ses contes, lui aussi nous délivre une moralité – « instruction qui sert à la morale » toujours selon Furetière qui elle aussi enseigne à conduire la vie, les actions :
« MORALITÉ
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le loup mange. »[4]
Ainsi, la problématique s’articulera autour des morales de Perrault : comment s’articule chez Charles Perrault le rapport à la morale dans ses contes ainsi que sa démarche ? Quel est le but de l’auteur à travers ces morales, quelles sont les fonctions et postérités des morales ?
Afin d’étudier cette question, notre corpus d’étude sera très simple : il s’agit des contes en vers ainsi que des contes en prose de Charles Perrault. Les contes en vers contiennent les contes suivants : « Grisélidis. Nouvelle. » (1691), « Peau d’âne » (1694), « Les souhaits ridicules. Conte. » (1693). Les contes en prose, aussi intitulés Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités (1697) contiennent les contes suivants : « La Belle au bois dormant. Conte. », « Le Petit Chaperon Rouge. Conte. », « La Barbe bleue. », « Le Maître chat, ou le chat botté. Conte. », « Les Fées. Conte. », « Cendrillon ou la petite pantoufle de verre. Conte. », « Riquet à la houppe. Conte. », « Le Petit Poucet. Conte. ». Des références à d’autres textes de Perrault pourront être faites dans la mesure où ils sont représentatifs d’un attrait pour la morale chez l’auteur, mais c’est surtout sur les contes qu’il sera intéressant de travailler au sujet des morales, de leurs fonctions et de leurs pérennités.
L’étude des morales de Perrault comportera un premier chapitre chargé de mettre en contexte l’auteur avec son temps et l’attrait pour la morale, notamment par le placere-docere, la morale religieuse et l’articulation du goût de la mode mondaine chez l’auteur avec le goût des contes de fées avec moralités. Un deuxième chapitre portera sur la question transversale qui est de savoir dans quelle mesure Charles Perrault est, à sa manière, moraliste, en étudiant les références multiples dans ses contes à des faits divers historiques et réels, en analysant sa posture « d’observateur des mœurs » et en se penchant sur le conte en lui-même, la forme moraliste oubliée. Puis, un chapitre sera consacré à la subversion des morales dans les contes de Charles Perrault. En effet, nous verrons que ces contes traitent aussi « du sang et du sexe »[5] et développent dans une certaine mesure une morale de « l’anti-morale ». Cependant, dans certains contes, la morale est si prédicative qu’on pourrait se demander si sous certains aspects, Charles Perrault n’est pas plus moralisateur que moraliste. Un dernier chapitre traitera des fonctions et des pérennités des morales de l’auteur, pour étudier l’écho des morales de Perrault jusqu’à l’heure actuelle. Nous y comparerons les réécritures des contes de fées pour étudier l’évolution des morales entre constantes et variantes, pourquoi en avoir maintenu certaines et changé d’autres? Enfin, nous analyserons la postérité des morales de Perrault entre rejet pour des raisons morales et pérennité littéraire, nous verrons quelle est la place accordée à la question morale dans les contes de Charles Perrault.
[1] storer Mary Elizabeth, La mode des contes de fées (1685-1700), [1928], Genève, Slatkine Reprints, 1972. (p.12)
[2] Benichou Paul, Morales du Grand Siècle, Gallimard, 1948, « Folio-Essais », 1988 (p.12)
[3] « Ils ont bien été aises de remarquer que ces bagatelles n’étaient pas de pures bagatelles, qu’elles renfermaient une morale utile, et que le récit enjoué dont elles étaient enveloppées, n’avait été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l’esprit et d’une manière qui instruisît et divertît tout ensemble. », Charles Perrault, Préface des contes en vers.
[4] Début de la moralité du « Petit Chaperon rouge »
[5] Mothe Jean-Pierre, du sang et du sexe dans les contes de Perrault, collection l’œuvre et la psyché, Paris, l’Harmattan, 1999

